Mehdi Jendoubi
Qui dédommagera
Mme Sawssen Jemni, réalisatrice de la série Fallujah (فلوجة), diffusée par la chaine privée El Hiwar El Tounsi, durant les
20 premiers jours de ce saint mois de Ramadan, propice à la création de
fictions audiovisuelles, que finance la manne publicitaire, conjoncturellement
gonflée par la surconsommation de produits alimentaires.
Elle a eu
droit dès son premier épisode, diffusé en première soirée le 23 Mars 2023,
premier jour de Ramadan, à un tollé général des défenseurs de l’école, et
Monsieur le ministre de l’Éducation est monté en première ligne, avec une
déclaration largement reprise par les médias, pour fustiger cette série de 20
épisodes qu’il juge au vu de la première pièce, « destructrice de l’école »,
et l’indignation aurait été partagée par le conseil des ministres.
En fait
Monsieur le ministre de l’Education était acculé à se défendre, car les
services du ministère bien avant son arrivée à la tête du département, auraient
été floués par les producteurs de la série qui ont obtenu l’autorisation de
filmer dans les locaux d’un établissement scolaire de la banlieue ; suite à
des prises de positions virulentes, de représentants de syndicats de l’enseignement
et de citoyens facebookers, qui eux aussi ont été choqués et indignés par ce feuilleton
« amoral, destructeur » de notre école et « dévoyeur » de
nos petits bouts de choux.
Quelle
unanimité salutaire, rendez-vous compte que ministre et syndicalistes chevronnés
sont pour une des rares fois d’accord, puissent-ils continuer et réinvestir
cette harmonie retrouvée, pour affronter ensemble les vrais problèmes de notre
école.
Un vrai
problème : favoriser la fiction nationale.
La voix de
la sagesse est venue de cette institution chétive qu’est devenue la Haica (Haute
Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle) qui vit ses derniers
jours, représentée vaillamment par le dernier gardien du temple, Monsieur
Hichem Snoussi qui a tenté de contre-carrer, la vague bien-pensante
anti-Fallouja et a rappelé une évidence oubliée par les maîtres de notre école,
à savoir qu’on ne peut pas baser un jugement à partir d’un premier épisode,
Imaginez nos jeunes qui se mettraient à juger un roman en en lisant le premier
chapitre et basta.
Le deuxième
argument de masse développé par M.Snoussi, qui mériterait à lui seul un conseil
ministériel, tant les obstacles sont nombreux, est que la Tunisie se doit d’être
plus accueillante de ses propres fictions, et favoriser la création d’œuvres audio-visuelles
nationales, sinon nos jeunes seraient livrés désarmés à la production étrangère
et à elles uniquement.
Ainsi en
pensant bien faire les moralisateurs défenseurs des valeurs, qui ont demandé à
la justice d’interdire la diffusion de la série, creuseraient leur propre tombe
en ouvrant la porte grande ouverte, à des produits culturels étrangers
impossibles à « contrôler », et voulant soigner un mal, en créeraient
mille autres, étant bien connu que l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Nous sommes
dans un cas d’école intéressant à discuter et à méditer, entre deux logiques, celle
des politiques de plus en plus pressés de prendre position par l’accélération
médiatique, et celle des artistes qui eux travaillent sur le temps long et lent
comme l’exigent leur format artistique, et la complexité des phénomènes sociaux
qu’ils traitent.
Un
placebo artistique
La
réalisatrice de Fallouja a trompé tout le monde, comme nous trompent pour notre
propre bien, chaque jour nos médecins et nos pharmaciens avec leurs placebos.
Elle a glissé le message moralisateur amer, dans une enveloppe sucrée, et il
est connu qu’on attrape plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre. Elle
a tout simplement fait son travail d’artiste.
Les jeunes « dévoyés
et choquants » des premiers épisodes ont tous été écrasés et détruits par
la machine infernale de la drogue et des institutions qui dysfonctionnent, et
par l’immaturité des adultes et des jeunes confondus. Peut-ont être plus bien-pensant
et plus moralisateur ? A vous de travailler Messieurs le ministre et les
syndicalistes, voici un agenda que vous connaissez mieux que quiconque, bien
rempli de défis à relever ensemble, pour le bienfait de notre école. Et vos
prochaines prises de positions publiques seraient plus audibles et plus
crédibles, et combien plus utiles.
Ceux qui se
sont précipités à juger rapidement et à condamner au nom de la Morale une œuvre
à partir de la première page lue, ont le droit de se tromper, mais monsieur le
ministre et monsieur le représentant du syndicat de l’enseignement, eux n’ont
pas droit à l’erreur. Au nom de la morale qui les a poussés à condamner une
œuvre, ils sont tenus par une exigence morale aussi forte de s’excuser, non pas
auprès de la réalisatrice ou de la chaine qui aurait au contraire bénéficié de
ce tollé général en terme d’audience, et cela est classique dans l’histoire de
l’art, mais auprès de l’opinion publique. Et leur excuse les grandira et sera
la meilleure leçon à donner aux jeunes dont ils sont les chefs, les éducateurs
et les censeurs officiels. jendoubimehdi@yahoo.fr