كلما أدّبني الدّهر أراني نقص عقلي

و اذا ما زدت علما زادني علما بجهلي

الامام الشافعي


lundi 17 avril 2023

Fiction : La série Fallujah un placebo artistique qui a trompé ministre et syndicats.

Mehdi Jendoubi

Qui dédommagera Mme Sawssen Jemni, réalisatrice de la série Fallujah (فلوجة), diffusée par la chaine privée El Hiwar El Tounsi, durant les 20 premiers jours de ce saint mois de Ramadan, propice à la création de fictions audiovisuelles, que finance la manne publicitaire, conjoncturellement gonflée par la surconsommation de produits alimentaires.

Elle a eu droit dès son premier épisode, diffusé en première soirée le 23 Mars 2023, premier jour de Ramadan, à un tollé général des défenseurs de l’école, et Monsieur le ministre de l’Éducation est monté en première ligne, avec une déclaration largement reprise par les médias, pour fustiger cette série de 20 épisodes qu’il juge au vu de la première pièce, « destructrice de l’école », et l’indignation aurait été partagée par le conseil des ministres.


En fait Monsieur le ministre de l’Education était acculé à se défendre, car les services du ministère bien avant son arrivée à la tête du département, auraient été floués par les producteurs de la série qui ont obtenu l’autorisation de filmer dans les locaux d’un établissement scolaire de la banlieue ; suite à des prises de positions virulentes, de représentants de syndicats de l’enseignement et de citoyens facebookers, qui eux aussi ont été choqués et indignés par ce feuilleton « amoral, destructeur » de notre école et « dévoyeur » de nos petits bouts de choux.

Quelle unanimité salutaire, rendez-vous compte que ministre et syndicalistes chevronnés sont pour une des rares fois d’accord, puissent-ils continuer et réinvestir cette harmonie retrouvée, pour affronter ensemble les vrais problèmes de notre école.

Un vrai problème : favoriser la fiction nationale.

La voix de la sagesse est venue de cette institution chétive qu’est devenue la Haica (Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle) qui vit ses derniers jours, représentée vaillamment par le dernier gardien du temple, Monsieur Hichem Snoussi qui a tenté de contre-carrer, la vague bien-pensante anti-Fallouja et a rappelé une évidence oubliée par les maîtres de notre école, à savoir qu’on ne peut pas baser un jugement à partir d’un premier épisode, Imaginez nos jeunes qui se mettraient à juger un roman en en lisant le premier chapitre et basta.

Le deuxième argument de masse développé par M.Snoussi, qui mériterait à lui seul un conseil ministériel, tant les obstacles sont nombreux, est que la Tunisie se doit d’être plus accueillante de ses propres fictions, et favoriser la création d’œuvres audio-visuelles nationales, sinon nos jeunes seraient livrés désarmés à la production étrangère et à elles uniquement.

Ainsi en pensant bien faire les moralisateurs défenseurs des valeurs, qui ont demandé à la justice d’interdire la diffusion de la série, creuseraient leur propre tombe en ouvrant la porte grande ouverte, à des produits culturels étrangers impossibles à « contrôler », et voulant soigner un mal, en créeraient mille autres, étant bien connu que l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Nous sommes dans un cas d’école intéressant à discuter et à méditer, entre deux logiques, celle des politiques de plus en plus pressés de prendre position par l’accélération médiatique, et celle des artistes qui eux travaillent sur le temps long et lent comme l’exigent leur format artistique, et la complexité des phénomènes sociaux qu’ils traitent.

Un placebo artistique

La réalisatrice de Fallouja a trompé tout le monde, comme nous trompent pour notre propre bien, chaque jour nos médecins et nos pharmaciens avec leurs placebos. Elle a glissé le message moralisateur amer, dans une enveloppe sucrée, et il est connu qu’on attrape plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre. Elle a tout simplement fait son travail d’artiste.

Les jeunes « dévoyés et choquants » des premiers épisodes ont tous été écrasés et détruits par la machine infernale de la drogue et des institutions qui dysfonctionnent, et par l’immaturité des adultes et des jeunes confondus. Peut-ont être plus bien-pensant et plus moralisateur ? A vous de travailler Messieurs le ministre et les syndicalistes, voici un agenda que vous connaissez mieux que quiconque, bien rempli de défis à relever ensemble, pour le bienfait de notre école. Et vos prochaines prises de positions publiques seraient plus audibles et plus crédibles, et combien plus utiles.

Ceux qui se sont précipités à juger rapidement et à condamner au nom de la Morale une œuvre à partir de la première page lue, ont le droit de se tromper, mais monsieur le ministre et monsieur le représentant du syndicat de l’enseignement, eux n’ont pas droit à l’erreur. Au nom de la morale qui les a poussés à condamner une œuvre, ils sont tenus par une exigence morale aussi forte de s’excuser, non pas auprès de la réalisatrice ou de la chaine qui aurait au contraire bénéficié de ce tollé général en terme d’audience, et cela est classique dans l’histoire de l’art, mais auprès de l’opinion publique. Et leur excuse les grandira et sera la meilleure leçon à donner aux jeunes dont ils sont les chefs, les éducateurs et les censeurs officiels. jendoubimehdi@yahoo.fr