Former des journalistes pour quelles tâches ?, Mehdi Jendoubi, document de travail présenté lors de la session de
formation des formateurs organisée par le CAPJC, Mai 1997.
Comment obtenir une tête de journaliste bien faite ? Cette
question qui parodie Montaigne n'a cessé
d'animer les débats les plus passionnés dans les écoles de journalisme.
Observateur de la vie des hommes en déroulement "historien de l'instant", le journaliste est un informateur et un
analyste qui doit s'assurer avec des mots, des phrases, une voix et des images, l'attention et l'intérêt de ceux qui dépensent leur argent et leur temps pour
le lire, l'écouter et le voir.
Toutes les sciences humaines et sociales ont été mises à contribution pour former ces esprits touche à tout en plus des langues et des techniques du journalisme. Les programmes des écoles de journalisme se structurent autour des trois mots clés :
Culture générale (ou fondamentale, ou formation
intellectuelle), langues (ou expression écrite et orale) et techniques
du journalisme (ou compétences professionnelles).
Si ces ingrédients de base se retrouvent dans un grand
nombre de programmes de journalisme, de grandes variations existent dans les
proportions et dans l'agencement de ces enseignements.
Faut-il commencer les enseignements professionnels dès le début du cursus, dans quelle proportion et à quel niveau (bac ou bac + deux ou maîtrise) ? Faut-il diversifier autant que possible les matières de culture générale pour embrasser au maximum le champ des sciences sociales ou envisager une spécialisation ?
Nous n'avons pas l'intention durant cette intervention de
nous arrêter à ce débat sur les grands
équilibres. Nous nous limiterons à la dimension strictement
professionnelle dans la formation des journalistes : que faut-il enseigner aux
étudiants dans le cadre des cours de journalisme ? Les enseignants de
journalisme s'appuient pour répondre à cette question sur deux sources
principales : leur expérience personnelle du métier et le corps des savoirs
consignés dans les manuels de journalisme.
Philip Burges et Paul S. Underwood (JOURNALISME QUARTERLY,
Vol 47, N° 3, 1970), répondent à cette
question en dégageant cinq axes autour desquels s'organise la formation des
journalistes :
1) Développement des compétences rédactionnelles.
2) Acquisition et intériorisation des normes professionnelles
et éthiques.
3) Développement et pratique de l’observation, de la
collecte de l’information, et de l’information, et de l’analyse.
4) Développement de la connaissance spécialisée d’un champ
déterminé (sécurité nationale, commerce extérieur, Afrique de l’Est…)
5) Acquisition et développement des méthodes et
des techniques d'analyse des faits sociaux (méthodes d'enquête, analyse de
contenu...)
Nous n'allons pas trop nous éloigner de ces questions, mais
nous vous proposons en guise de plate-forme de discussion de partir de la
définition du poste de travail du journaliste telle qu'elle figure dans
certains documents : classification type des professions (Bureau International
du Travail), convention collective du secteur de la presse écrite en Tunisie,
statut du personnel de l’ERTT, et les professions du journalisme dans la presse
écrite décrites par la revue UNIMEDIA.
Il va sans dire que les multiples tâches des journalistes
varient en fonction de leur situation hiérarchique (journaliste de base ou journaliste
doté d'un niveau de responsabilité), de leur niveau de spécialisation
(généralistes ou spécialistes), du media dans lequel ils exercent leur
profession (quotidiens, agences, station de radio ou de télévision,
magazines...), et des traditions et pratiques professionnelles spécifiques à
chaque pays et à chaque media.
Il nous semble néanmoins possible de dégager une première
liste de tâches que sont appelés à effectuer les journalistes, et qui
constituent une base commune à l'ensemble des journalistes et à laquelle il
faudra ajouter une liste complémentaire pour introduire les tâches spécifiques
qu'impose la diversité des médias. Nous nous limiterons aux journalistes
"généralistes", sans responsabilité hiérarchique dans la rédaction.
Nous proposons de classer les activités et les tâches des
journalistes selon la typologie suivante :
1)
tâches d'analyse et de rédaction
Le journaliste, observateur social, est appelé à suivre
régulièrement l'actualité nationale et internationale et assure une fonction de
recherche de l'information (voir plus loin), de compréhension, d’analyse,
d'évaluation d'interprétation, et de sélection des faits dans leurs multiples
dimensions : politique, sociale, économique, culturelle.
Il rédige des articles destinés à être publiés ou diffusés
par différents médias, conformément aux normes professionnelles du journalisme
relatives aux techniques rédactionnelles, au style, au genre et à l’habillage.
Dans les genres informatifs ses articles peuvent se
présenter sous forme de : brève, filet, synthèse, mouture, compte rendu,
interview, reportage et enquête,
Dans les genres d'opinion ses articles peuvent se
présenter sous forme de portrait, critique (livre, cinéma, théâtre, télé
critique), billet, chronique, éditorial, commentaire.
En plus des articles de création originale. Le journaliste
est appelé à réaliser différents types de travaux rédactionnels (réécriture,
relecture, bâtonnage, préparation de la copie pour publication, traduction).
2)
Tâches en relation avec la collecte des informations :
Le journaliste est chargé de procéder à la recherche et à la
vérification des informations en rapport direct avec l'actualité ou venant
servir d'éléments de background.
Il est appelé à rechercher des informations dans les
multiples sources documentaires auxquelles il peut avoir accès.
La lecture régulière de la presse écrite locale, nationale
et étrangère et l'écoute des stations de radio et de télévision sont des
activités majeures dans le budget temps de travail du journaliste.
IL est appelé à assurer la couverture des événements en se déplaçant
sur le terrain à l'échelle nationale et internationale pour observer
directement les événements sur leur lieu de déroulement et obtenir des acteurs
des événements et des sources concernées les éléments d'informations de
première main nécessaires à la
réalisation de ses articles.
3)
tâches de mise en forme des messages (mise en page, mise en onde)
Si la mise en forme typographique ou la mise en onde ou en
image est confiée à des collègues ayant une compétence technique spécifique, le
journaliste doit leur rendre la tâche facile en tenant compte des contraintes
de la production, en se conformant au protocole de présentation de la copie et
en prenant l'initiative de suggestions pouvant être reprises par le secrétaire
de rédaction (habillage des articles).
Quand cela est nécessaire le journaliste entre en
collaboration avec d'autres collègues pouvant participer à rendre ses papiers
plus riches, plus lisibles et plus esthétiques (photographes, caricaturistes ,
dessinateurs, infographes...).
Selon la tradition et les moyens disponibles il remet ses
papiers dactylographiés, ou assure la saisie de sa production.
4) tâches
d’organisation, d’animation de la rédaction, de gestion, et d'encadrement.
Le journaliste exerce un métier de création dont la
réalisation ne peut pas se concevoir sans une large liberté intellectuelle et
une grande souplesse dans l'organisation du travail. Il doit néanmoins
s'intégrer dans une rédaction et entretenir des rapports de coopération
positive avec les différents intervenants dans le processus de production du
journal : (Chefs de rubriques, chefs de services, secrétaires de
rédaction, rédacteurs en chefs).
Il prend part de manière fructueuse à la conférence de la
rédaction et il est tenu de concrétiser, les projets de papiers qui lui sont
confiés. En plus de la qualité rédactionnelle de ses papiers, il est tenu de
remettre à la rédaction des papiers en nombre suffisant (selon la tradition ou la
réglementation interne), dans les limites du deadline imparti.
Il soumet avant publication ses articles au rédacteur en
chef (ou autre responsable de la rédaction) et discute, quand cela est
nécessaire, aussi bien du fond que de la forme de ses papiers.
Il est disponible pour assurer toutes les tâches
rédactionnelles, ainsi que la couverture des évènements prévisibles et non
prévisibles qui lui sont confiés par les responsables de la rédaction. Il est
appelé également à prendre des initiatives et à suggérer su rédacteur en chef
des projets d'articles.
Il crée et développe ses outils de travail tels que : carnet
d'adresses, agenda de l’actualité prévisible, carnet de notes, documentation
personnelle.
Il intervient, quand cela est nécessaire dans le débat relatif
à l'évaluation de la production ou aux orientations éditoriales et fait part de
ses propositions.
Il peut paraitre inutile de s'arrêter à des évidences, et de coucher noir sur blanc les tâches essentielles des journalistes, avant de parler du contenu des enseignements professionnels. Et pourtant si on compare ces tâches au contenu d'un nombre élevé de programmes de formation de journalistes, nous pouvons remarquer une prédominance de la formation dans les tâches rédactionnelles.
Les tâches en relation avec la collecte sont
marginalisées et les tâches d’organisation et d'animation sont quasiment
ignorées. Et même pour les tâches rédactionnelles, combien de genres ne
sont-ils pas passés sous silence !
Tout cursus est forcément limité, le temps de la formation
ne permet pas de "tout voir", on se limite aux choses essentielles.
Mais qu'est ce qui est essentiel dans une formation de journaliste ?
Combien d'aspects de la formation sont considérés comme
évidents, et supposés connus ! Mais enfin de cursus combien sont nombreux
également les enseignants "surpris" et "indignés" des
lacunes de leurs étudiants. Ne sommes-nous par entrain de leur reprocher ce que
nous ne leur avons jamais donné l'occasion d’apprendre?
Il y a des tâches de journalistes de la base (rédaction et
collecte) et des tâches spécifiques aux journalistes de la hiérarchie
(organisation, animation). Les écoles de journalisme, dit- on doit privilégier
les tâches de rédaction et de collecte qui seront assignées aux jeunes diplômés
à leur sortie d'école.
Nous contestons cette affirmation pour deux raisons. La
première est qu'on ne peut plus s'initier à la planification ou aux relations
humaines tardivement, une fois que le mauvais pli est pris. La seconde est que
même si les tâches d'animation et d'encadrement prennent une ampleur
progressive chez les chefs de rubriques, les secrétaires de rédaction et les
rédacteurs en chef, tout journaliste ne peut que gagner s’il est sensibilisé à
l’esprit d’équipe, à la gestion rationnelle du temps de travail, et aux
techniques pouvant améliorer le déroulement d'une réunion de travail.
La délimitation des tâches est fortement déterminée par les
traditions d'organisation du travail spécifiques à chaque pays et à chaque
media, et les contraires qu’imposent les propositions humaines et techniques,
il faut donc relativiser toutes les propositions et les adapter.
Le journalisme est un métier qui comme bien d'autres a
fortement été transformé par les innovations technologiques, et il semble
évident qu'on ne peut pas ignorer cette donnée en parlant des tâches des
journalistes. Entre remettre une copie manuscrite, ou une copie dactylographiée
il y a déjà une technicité supplémentaire. Que dire de la saisie directe de la
copie par le journaliste au siège du journal ou à quelques milliers de
kilomètres du siège ?
Quelles compétences nouvelles exige le passage de la
recherche documentaire sur support papier (coupures de presse, dictionnaires et
encyclopédies), aux multiples possibilités d'accès à l’information qu'offre
l’informatique?
A tâches nouvelles, compétences nouvelles. Mais le
journalisme, dont les produits sont des "œuvres de l'esprit", reste
essentiellement malgré la complexité des technologies mises à contribution, une
activité intellectuelle dont les outils de base sont les mots, les phrases, et
les idées. Les écoles de journalisme ne devraient pas l'oublier.
"L’honnête homme" est toujours d'actualité.
Sources :
la définition des tâches figurant dans ce document est une
synthèse des définitions adoptées par les documents suivants :
a) Classification
type des professions, Bureau International du Travail, Genève, 1968.
b) Convention
Collective nationale concernant les entreprises de presse, JORT, N°76 du 25
Novembre 1975.
c) Statut
particulier du personnel contractuel de le Radiodiffusion télévision
tunisienne, Décret N° 74-135 du 6 Mars 1974, Premier ministère, Tunis.
La version actuelle du statut d’ERTT Décret 1166 du 29 Juin
1990, n'a pas repris les définitions du précédent statut et se limite à
mentionner les différentes catégories de journalistes (journaliste, journaliste
reparlé, journaliste principal et grand reporter).
d) les professionnels de la communication sociale, UNIMEDIA, institut Belge d'information et de documentation, ss. date, Bruxelles.




