Mehdi Jendoubi , IPSI-Université de Tunis 1.
(opinion publiée dans la revue tunisienne REALITES du 7 Janvier 1999, N°682 p:13)
Les autorités publiques, les directeurs de journaux, les journalistes et les citoyens, s’accordent à dire leur insatisfaction de la presse tunisienne .En privé, les journalistes sont souvent incriminés. Mais dans les cercles de journalistes ce sont les autorités publiques et les patrons de presse qui sont tenus pour responsables de la qualité de nos journaux.
Les autorités publiques, malgré tous les
efforts consentis pour la promotion des médias ont du mal à intégrer un fait
spécifique à l’histoire de la presse. Défier les grands de ce monde, qu’ils
soient détenteurs du pouvoir politique, religieux ou financier a été un des
ingrédients qui ont toujours nourri cette machine infernale qu’est la presse.Dire
du bien du pouvoir, même quand il le
mérite n’a jamais été payant en terme d’audience. Et une presse sans audience
est inefficace et inutile.
Les autres ingrédients de la presse sont la
violence, le sexe et les scandales. Des raisons de responsabilité sociale et de
traditions politiques limitent la marge de manœuvre de la presse nationale, privée
des ingrédients qui ont fait le succès de beaucoup de journaux dans le monde.
Une presse trop assagie ne prospère pas et
une presse irresponsable est un outil de déstabilisation. L’équation n’est pas
facile à résoudre.
JOURNALISTES A REHABILITER
Les directeurs de
journaux ont également leur vérité à l’adresse des autres acteurs. Ils doivent
de leur côté se rendre compte qu’ils ne peuvent pas espérer promouvoir la
presse et améliorer la qualité des articles, s’ils continuent à payer les
jeunes journalistes à 250 dinars et les aînés de plus de quinze ans de service
à 500 ou 600 dinars. Réfléchir et écrire sont des compétences de haut niveau et
les plans de carrière qu’offre la presse ne lui amèneront pas l’élite de la
jeunesse de ce pays. Les médias perdent d’ailleurs régulièrement les éléments
les plus compétents et les plus ambitieux au bout de quelques années d’exercice
du métier.
Les patrons de presse, même ceux qui tirent
à cent mille exemplaires emploient très peu de journalistes, ce qui
entraîne nécessairement le remplissage. Certains, quand ils font des bénéfices,
réinvestissent ailleurs que dans les médias. En témoigne l’état de la
documentation, défaillante dans la plupart des journaux. Comment faire de la
qualité sans documentation ?
Patrons de presse,
dépensez un peu plus d’argent pour mettre à la disposition des journalistes
dans les salles de rédaction, plus de dictionnaires et d’encyclopédies et plus
de titres de la presse mondiale, et vous verrez le résultat en terme de qualité !
Les
journalistes ont de longues requêtes, mais ils ont également des vérités à
entendre. Ils revendiquent plus de liberté et plus de considération. Cela est
nécessaire, car le journalisme comme tout métier intellectuel ne peut exister
sans liberté. Mais nous devons reconnaître que ceux qui ont payé le prix fort
de cette exigence de liberté ne sont pas nombreux parmi les journalistes
professionnels. Je ne parle pas de ces amoureux de la liberté parmi les
citoyens qui viennent au journalisme par militantisme et qui ont donné à la
presse ses meilleurs articles.
Il y a des journalistes
professionnels dont la carrière a été brisée . Même peu nombreux, ils sont la
fierté de ce métier et méritent d’être
réhabilités dans leurs droits moraux et matériels. Une telle mesure
d’équité réchauffera les cœurs (1)
L’INFORMATION COUTE CHER
Les citoyens lecteurs, auditeurs et
téléspectateurs, ne sont pas également sans reproches. Nous ne pouvons pas
exiger des journaux de qualité au prix
d’un pot de yaourt. L’information coûte cher. Il faut payer des
journalistes de haut niveau, il faut leur offrir la possibilité de voyager à
l’intérieur et à l’extérieur du pays, il faut leur acheter des outils de
travail de plus en plus coûteux..
Les citoyens dans les discussions de café
disent également leur insatisfaction de la presse, taxée de médiocrité. Il
n ‘y a pas de presse médiocre, il y a un lecteur médiocre. Une presse
médiocre doit dépérir par manque de lecteurs et aucun soutien financier ne
pourra faire vivre longtemps un journal sans lecteurs. Il est temps d’étendre
la notion de droit des consommateurs à la presse. On ne peut pas taxer une
presse de médiocrité et continuer à l’acheter.
En manifestant leur insatisfaction de l’état
actuel de la presse, les autorités publiques ont fait preuve de courage. Il
revient à chacun des acteurs concernés par la presse de procéder à son autocritique . Certains
disent la balle est maintenant dans le camp des journalistes qui doivent
relever le défi de la qualité. C’est se tirer rapidement d’affaire. Non la
balle est au centre.
Note :
(1)La présidence a exprimé
son mécontentement à M Taieb Zahar Directeur de la revue, suite à la parution
de cet article et en particulier la phrase suivante « Il y a des
journalistes professionnels dont la carrière a été brisée . Même peu nombreux,
ils sont la fierté de ce métier et
méritent d’être réhabilités dans leurs droits moraux et matériels. Une telle
mesure d’équité réchauffera les cœurs».
J’ai rédigé la lettre ci-dessous
faxée à Si Taieb Zahar, pour arrondir les ongles et calmer les esprits.
Je rends Hommage a Si
Taieb Zahar, de m’avoir procuré cette occasion pour m’exprimer sur un sujet qui
m’interpelle à double titre, en tant que citoyen et en tant qu’enseignant de
journalisme.
Tunis le 9-12-99.
Monsieur Taîeb Zahar, Directeur
de REALITES.
Suite à notre entretien du jeudi 7 janvier relatif à mon papier intitulé UNE PRESSE TROP ASSAGIE NE PROSPERE PAS
j’ai l’honneur de vous faire parvenir les clarifications que vous m’avez
demandées :
1)J’ai été amené en tant que journaliste et enseignant de journalisme à réfléchir
depuis deux décennies au fonctionnement des médias et ayant été
convaincu de la volonté exprimée au plus haut sommet de l’Etat de promouvoir ce secteur, j’ai voulu
modestement contribuer au débat national
sur cette question, comme je l’ai fait à d’autres moments.
2) Le Président de la République
à maintes reprises a exprimé son insatisfaction de la situation de la presse.
Il a posé le diagnostic en appelant les journalistes à plus «d’audace » et
à un plus grand attachement à la déontologie et il a demandé aux responsables
de faire preuve de plus «tolérance face à la critique ».
3) Il revient à chacun de nous (responsables nationaux, directeurs de
médias, journalistes, universitaires formateurs de journalistes) de nous
inscrire dans cette démarche et de la traduire dans le réel pour doter la Tunisie de cette fin de siècle de la presse
qu’elle mérite.
4) Personne des acteurs principaux de ce secteur ne détient la vérité
absolue et personne à lui seul ne peut promouvoir la presse. C’est
l’interaction entre les acteurs qui ont fatalement des démarches, des logiques
et des contraintes différentes et parfois opposées qui peut aider à la mise en
place de solutions réalistes et progressives. Je crois savoir que cette
démarche est l’esprit même du vaste programme de mise à niveau.
5) J’ai remarqué en discutant avec différents acteurs de ce secteur la
prédominance de logiques partisanes qui ne voient que les erreurs des autres.
J’ai voulu par mon papier amorcer
modestement une démarche qui vise à amener chaque acteur à écouter les
doléances des autres.
6) Je pense qu’on ne peut pas envisager des solutions pour l’avenir
sans réparer certaines erreurs de parcours inévitables dans la gestion de la principale ressource de ce
secteur : les journalistes. Je parle dans mon papier de cas limités de
carrières brisées et de journalistes à réhabiliter. Il s’agit à mon avis d’une
mesure d’humanité que devraient prendre les directeurs de journaux qui sera fortement appréciée. Le
journaliste, plus que tout autre doit
bénéficier d’un droit à l’erreur. Il est souvent au devant de la scène et peut
prendre des initiatives discutables. Les bureaucrates, ont eux le privilège de
prendre les décisions à froid.
Ce droit à l’erreur peut justifier le pardon et le pardon réchauffera
les cœurs et motivera les journalistes. Même s’il s’exerce dans un processus
industriel, le journalisme reste à la base un métier intellectuel où la
motivation est déterminante. Je pense
qu’il règne dans le milieu des journalistes trop de frustrations, qui sont un
réel obstacle à l’épanouissement intellectuel. J’ai peut être tort. Demandons
l’avis d’un expert en ressources humaines.
7)Tous les acteurs du secteur sont appelés à se hausser au niveau de la volonté
présidentielle de promouvoir la presse nationale. Je pense que des assises de
la presse nationale parrainées par le Conseil Supérieur de la Communication
peuvent offrir à tout le monde un cadre
propice de réflexion et d’échange.
Veuillez agréer Monsieur le Directeur l’expression de mon respect.
Mehdi Jendoubi, IPSI, Université de Tunis.
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