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الامام الشافعي


mercredi 6 janvier 1999

UNE PRESSE TROP ASSAGIE NE PROSPERE PAS.

Mehdi Jendoubi , IPSI-Université de Tunis 1.

(opinion publiée dans la revue tunisienne REALITES du 7 Janvier 1999, N°682 p:13)

Les autorités publiques, les directeurs de journaux, les journalistes et les citoyens, s’accordent à dire leur insatisfaction de la presse tunisienne .En privé, les journalistes sont souvent incriminés. Mais dans les cercles de journalistes ce sont les autorités publiques et les patrons de presse qui sont tenus pour responsables  de la qualité de nos journaux.




     La presse est la parole publique qui fait exister une communauté et son malaise est fatalement un malaise général. Tous les acteurs sociaux sont aussi responsables que concernés par la situation de la presse, et il y a des vérités amères que chaque partie doit pouvoir entendre de l’autre. Des vérités partielles de chacun naîtront peut être des solutions réalistes qui donneront à la Tunisie la presse qu’elle mérite.

   Les autorités publiques, malgré tous les efforts consentis pour la promotion des médias ont du mal à intégrer un fait spécifique à l’histoire de la presse. Défier les grands de ce monde, qu’ils soient détenteurs du pouvoir politique, religieux ou financier a été un des ingrédients qui ont toujours nourri cette machine infernale qu’est la presse.Dire du bien du  pouvoir, même quand il le mérite n’a jamais été payant en terme d’audience. Et une presse sans audience est inefficace et inutile.

 

   Les autres ingrédients de la presse sont la violence, le sexe et les scandales. Des raisons de responsabilité sociale et de traditions politiques limitent la marge de manœuvre de la presse nationale, privée des ingrédients qui ont fait le succès de beaucoup de journaux dans le monde.

 

   Une presse trop assagie ne prospère pas et une presse irresponsable est un outil de déstabilisation. L’équation n’est pas facile à résoudre.

 

JOURNALISTES A REHABILITER

 

Les directeurs de journaux ont également leur vérité à l’adresse des autres acteurs. Ils doivent de leur côté se rendre compte qu’ils ne peuvent pas espérer promouvoir la presse et améliorer la qualité des articles, s’ils continuent à payer les jeunes journalistes à 250 dinars et les aînés de plus de quinze ans de service à 500 ou 600 dinars. Réfléchir et écrire sont des compétences de haut niveau et les plans de carrière qu’offre la presse ne lui amèneront pas l’élite de la jeunesse de ce pays. Les médias perdent d’ailleurs régulièrement les éléments les plus compétents et les plus ambitieux au bout de quelques années d’exercice du métier.

 

   Les patrons de presse, même ceux qui tirent à  cent mille exemplaires  emploient très peu de journalistes, ce qui entraîne nécessairement le remplissage. Certains, quand ils font des bénéfices, réinvestissent ailleurs que dans les médias. En témoigne l’état de la documentation, défaillante dans la plupart des journaux. Comment faire de la qualité sans documentation ?

Patrons de presse, dépensez un peu plus d’argent pour mettre à la disposition des journalistes dans les salles de rédaction, plus de dictionnaires et d’encyclopédies et plus de titres de la presse mondiale, et vous verrez le résultat en terme de qualité !

 

    Les journalistes ont de longues requêtes, mais ils ont également des vérités à entendre. Ils revendiquent plus de liberté et plus de considération. Cela est nécessaire, car le journalisme comme tout métier intellectuel ne peut exister sans liberté. Mais nous devons reconnaître que ceux qui ont payé le prix fort de cette exigence de liberté ne sont pas nombreux parmi les journalistes professionnels. Je ne parle pas de ces amoureux de la liberté parmi les citoyens qui viennent au journalisme par militantisme et qui ont donné à la presse ses meilleurs articles.

Il y a des journalistes professionnels dont la carrière a été brisée . Même peu nombreux, ils sont la fierté  de ce métier et méritent d’être réhabilités dans leurs droits moraux et matériels. Une telle mesure d’équité  réchauffera les cœurs (1)

 

L’INFORMATION COUTE CHER

 

   La considération se mérite. Il y a parmi les journalistes professionnels  des journalistes qui ont su arracher respect et estime et sont reconnus  comme une référence dans un domaine spécifique  et certains sont même auteurs de livres sur la peinture, le théâtre, le cinéma ou toute autre question. Ils travaillent dans les mêmes conditions  que les autres et touchent le même salaire.

   Le « contexte » et les mauvaises conditions de travail sont certes des entraves , mais le facteur personnel ne peut pas être nié. La compétence est aussi le résultat  d’une quête individuelle et finit par se faire reconnaître , même après des années de méconnaissance. Il y a des journalistes qui ont investi du temps et de l’argent pour se perfectionner , d’autres ne l’ont pas fait.

 

   Les citoyens lecteurs, auditeurs et téléspectateurs, ne sont pas également sans reproches. Nous ne pouvons pas exiger des journaux de qualité au prix  d’un pot de yaourt. L’information coûte cher. Il faut payer des journalistes de haut niveau, il faut leur offrir la possibilité de voyager à l’intérieur et à l’extérieur du pays, il faut leur acheter des outils de travail de plus en plus coûteux..

 

   Les citoyens dans les discussions de café disent également leur insatisfaction de la presse, taxée de médiocrité. Il n ‘y a pas de presse médiocre, il y a un lecteur médiocre. Une presse médiocre doit dépérir par manque de lecteurs et aucun soutien financier ne pourra faire vivre longtemps un journal sans lecteurs. Il est temps d’étendre la notion de droit des consommateurs à la presse. On ne peut pas taxer une presse de médiocrité et continuer à l’acheter.

 

   En manifestant leur insatisfaction de l’état actuel de la presse, les autorités publiques ont fait preuve de courage. Il revient à chacun des acteurs concernés par la presse  de procéder à son autocritique . Certains disent la balle est maintenant dans le camp des journalistes qui doivent relever le défi de la qualité. C’est se tirer rapidement d’affaire. Non la balle est au centre.

 

Note :

(1)La présidence a exprimé son mécontentement à M Taieb Zahar Directeur de la revue, suite à la parution de cet article et en particulier la phrase suivante « Il y a des journalistes professionnels dont la carrière a été brisée . Même peu nombreux, ils sont la fierté  de ce métier et méritent d’être réhabilités dans leurs droits moraux et matériels. Une telle mesure d’équité  réchauffera les cœurs».

J’ai rédigé la lettre ci-dessous faxée à Si Taieb Zahar, pour arrondir les ongles et calmer les esprits.

Je rends Hommage a Si Taieb Zahar, de m’avoir procuré cette occasion pour m’exprimer sur un sujet qui m’interpelle à double titre, en tant que citoyen et en tant qu’enseignant de journalisme.

 

 


 

Tunis le 9-12-99.

 

Monsieur  Taîeb Zahar, Directeur de REALITES.

 

 

Suite à notre entretien du jeudi 7 janvier relatif à  mon papier intitulé  UNE PRESSE TROP ASSAGIE NE PROSPERE PAS  j’ai l’honneur de vous faire parvenir les clarifications que vous m’avez demandées :

 

1)J’ai été amené en tant que journaliste et enseignant de journalisme  à réfléchir  depuis deux décennies au fonctionnement des médias et ayant été convaincu de la volonté exprimée au plus haut sommet de l’Etat  de promouvoir ce secteur, j’ai voulu modestement contribuer au débat  national sur cette question, comme je l’ai fait à d’autres moments.

 

2) Le  Président de la République à maintes reprises a exprimé son insatisfaction de la situation de la presse. Il a posé le diagnostic en appelant les journalistes à plus «d’audace » et à un plus grand attachement à la déontologie et il a demandé aux responsables de faire  preuve de plus «tolérance face à la critique ».

 

3) Il revient à chacun de nous (responsables nationaux, directeurs de médias, journalistes, universitaires formateurs de journalistes) de nous inscrire dans cette démarche et de la traduire dans le réel pour doter la  Tunisie de cette fin de siècle de la presse qu’elle mérite.

 

4) Personne des acteurs principaux de ce secteur ne détient la vérité absolue et personne à lui seul ne peut promouvoir la presse. C’est l’interaction entre les acteurs qui ont fatalement des démarches, des logiques et des contraintes différentes et parfois opposées qui peut aider à la mise en place de solutions réalistes et progressives. Je crois savoir que cette démarche est l’esprit même du vaste programme de mise à niveau.

 

5) J’ai remarqué en discutant avec différents acteurs de ce secteur la prédominance de logiques partisanes qui ne voient que les erreurs des autres. J’ai voulu par mon papier amorcer  modestement une démarche qui vise à amener chaque acteur à écouter les doléances des autres.

 

6) Je pense qu’on ne peut pas envisager des solutions pour l’avenir sans réparer certaines erreurs de parcours inévitables dans la  gestion de la principale ressource de ce secteur : les journalistes. Je parle dans mon papier de cas limités de carrières brisées et de journalistes à réhabiliter. Il s’agit à mon avis d’une mesure d’humanité que devraient prendre les directeurs de journaux  qui sera fortement appréciée. Le journaliste,  plus que tout autre doit bénéficier d’un droit à l’erreur. Il est souvent au devant de la scène et peut prendre des initiatives discutables. Les bureaucrates, ont eux le privilège de prendre les décisions à froid.

Ce droit à l’erreur peut justifier le pardon et le pardon réchauffera les cœurs et motivera les journalistes. Même s’il s’exerce dans un processus industriel, le journalisme reste à la base un métier intellectuel où la motivation est déterminante. Je  pense qu’il règne dans le milieu des journalistes trop de frustrations, qui sont un réel obstacle à l’épanouissement intellectuel. J’ai peut être tort. Demandons l’avis d’un expert en ressources humaines.

 

7)Tous les acteurs du secteur sont appelés  à se hausser au niveau de la volonté présidentielle de promouvoir la presse nationale. Je pense que des assises de la presse nationale parrainées par le Conseil Supérieur de la Communication peuvent offrir  à tout le monde un cadre propice de réflexion et d’échange.

 

Veuillez agréer Monsieur le Directeur l’expression de mon respect.

 

Mehdi Jendoubi, IPSI, Université de Tunis.

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