كلما أدّبني الدّهر أراني نقص عقلي

و اذا ما زدت علما زادني علما بجهلي

الامام الشافعي


mercredi 3 juillet 1985

Situer le Recyclage dans le cadre d’une action de développement global de la presse


 Mehdi jendoubi, journaliste tunisien, Bulletin de l’AJT, Juillet 1985, p :10-11.


La presse tunisienne ne satisfait ni les responsables qui la financent et l’encadrent, ni les lecteurs qui l'achètent, ni même les journalistes qui La rédigent.

Ce jugement qui peut paraitre excessif, est une constatation qu'on peut facilement tirer de la fréquentation des milieux de La presse et des discussions qu'on peut avoir avec différentes catégories de lecteurs.



Si pour poser le diagnostic, tout le monde s’accorde à peu près pour identifier le mal, il faut dire que les remèdes proposés divergent. Responsables et publics pointent un doigt accusateur vers les journalistes.

« Si notre presse est mauvaise, disent-t-ils, c'est Parce que nos journalistes ne savent pas faire leur métier».  Il faut donc les former et les recycler.

Ceux qui pensent ainsi, raisonnent faux, parce qu’ils oublient que la qualité d'un journal, comme la qualité de tout autre produit, ne dépend pas uniquement de la compétence des travailleurs qui participent aux processus de production.

Cela peut paraitre paradoxal, mais néanmoins vrai : la Tunisie à de bons journalistes, et une mauvaise presse. En voici les raisons

La presse manque d’hommes et de femmes

I) Le nombre des journalistes est très peu élevé. Il y aurait un peu plus de 500 journalistes dont environ le I/3 travaillant partiellement dans le journalisme.

Grosso modo, la Tunisie dispose d'un journaliste pour environ plus I2 000 citoyens. Des quotidiens nationaux, aussi importants que l'Action , Al Amal, La Presse ou As-Sabah, ont une équipe rédactionnelle fort réduite qui va de 20 à 30 journalistes.

La conséquence toute simple, de cet effectif fort réduit est que nos journaux  ne publient que très peu  d’articles originaux réellement conçus et rédigés au sein du journal, et remplissent leurs colonnes d'articles repris ou traduits, plus ou moins frauduleusement  de publications  étrangères ou arabes nom tunisiennes.

Autre  conséquence : les nombreuses activités économiques, sociales  et culturelles, qui ont lieu en Tunisie et que nos journaux sont incapables de bien couvrir. Combien de colloques et de séminaires forts intéressants ont été pratiquement ignorés par la presse? La seule et unique raison est que la presse n'a pas assez d'hommes et de femmes à mobiliser pour un suivi sérieux de ces activités.

Mieux gérer la rédaction

2) L'opinion publique dans notre pays, a tendance à confondre journaliste et romancier. La différence est nette. Le romancier est seul responsable de toute son œuvre. Une fois son  œuvre achevée, il la propose à un éditeur  qui L'accepte ou la refuse.

Par contre le journaliste, est rarement le seul auteur d'un produit journalistique. Il travaille dans le cadre d'une institution, qui a ses propres traditions et son propre mode d'organisation du travail.

Il arrive souvent, que de bons journalistes, travaillant dans le cadre d'une institution dont la gestion est archaïque, ne peuvent pas donner le meilleur d’eux même. La qualité de leurs articles, n’est pas le fruit de leur propre compétence, mais également le fruit de l'institution elle-même. Cela, souvent les citoyens peu informés sur la situation de la presse, L'oublient quand ils essayent de philosopher sur le "niveau de la presse tunisienne", qu'ils ont tendance le plus souvent à comparer au " niveau de la presses étrangère".

Il revient aux responsables au plus haut niveau et non pas seulement aux responsables an sein des entreprises de presse, de favoriser une réflexion collective à laquelle les journalistes doivent prendre part, sur les meilleurs moyens d'améliorer l’organisation de la rédaction et de créer une atmosphère de travail qui puisse permettre aux journalistes, de vivre pleinement leur métier.

Savez-vous qu'il y a des entreprises de presse où les journalistes ne prennent même pas part aux réunions de rédaction au cours desquelles on doit concevoir les tâches à exécuter et analyser ce qui a été fait.

C’est la réunion de rédaction, qui est la meilleure école de journalisme. Beaucoup de journalistes tunisiens en sont privés.

Disons deux mots sur le rôle fondamental joué par la rédaction en chef au sein d'une entreprise de Presse. Le choix d'un entraineur d'une équipe nationale est une affaire nationale en Tunisie, alors que le choix des hommes qui vont entrainer l'équipe la plus dangereuse, celle qui va "rédiger l'histoire au présent" comme le disent certains spécialistes, peut passer sous silence, et ne passionne ni les "hommes politiques ni les intellectuels ».

4) Les lecteurs tunisiens se plaignent du "vide" de nos articles. Beaucoup de mots et peu d'informations. Nos articles sont vides, parce que nos sources d’informations dont l’essentiel est constitué par des sources officielles ne savent pas ou ne veulent pas communiquer les informations en leur possession à la presse. Nos ministres ne font pas assez de conférences de presse, nos ministères ne rédigent pas assez de communiqués de presse, beaucoup de responsables se refusent à accorder des interviews, ou mettent beaucoup de temps à réfléchir avant d'accepter.

Il faudrait s’orienter  vers la création d'une commission nationale à laquelle participerait les représentants de la presse et des différents corps de 1’Etat pour mettre au point les différentes formes possibles que peut  prendre le contact entre la presse et les sources officielles.

5) Nos articles sont "vides", également parce que nous travaillons d'une manière à peu près semblable à celle de  de nos ancêtres au XIX° et au début du XX° siècle. Dans le temps le journaliste était surtout une question d’idées et de style, c'est ce que certain appellent le journalisme d'opinion. Ce type de journalisme est proche de  l’activité littéraire. Mais actuellement le journalisme ne peut pas se limiter à la plume et à la  Page blanche. En plus des idées et des opinions, les hommes ont besoin d'informations factuelles précises dont la collecte nécessite beaucoup de moyens matériels.

Le téléphone, L'avion, les centres de documentation constituent le décor de base de toute activité Journalistique moderne.

Savez-vous qu'il y a des journalistes qui ne peuvent pas faire usage du téléphone, parce que  le téléphone est réservé aux chefs? Savez-vous que les journaux manquent de moyens de locomotion pour les déplacements à Tunis ou dans les régions? Savez-vous que plusieurs entreprises  ne possèdent  pas d’encyclopédies, et quand il y en a une elle est d’accès difficile pour le journaliste parce qu’elle décore le bureau d’un responsable qu’on ne peut pas déranger chaque fois qu’on a besoin d’une consultation?

Il ne s’agit là que d’un survol rapide d’un certain nombre de questions qui ont toutes une dimension purement professionnelle et dont les solutions peuvent être rapidement trouvées, à condition de prendre conscience de l'enjeu que constitue l'amélioration de la qualité de notre presse.

Dans ce cadre le recyclage paraît comme étant une dimension, qui ne peut pas se suffire à elle-même. Le recyclage est un acquis fondamental pour la presse sans quoi nous formerons des gens hautement compétents et qui n’auront à exécuter que des tâches secondaires ne nécessitant pas ce degré élevé de compétence.

Finissons sur cette mise en garde d’un expert de la Banque Mondiale dans le domaine du développement des institutions : "Un programme de formation auquel n'était pas associé un perfectionnement en matière de gestion du personnel ou de politique salariale pouvait avoir pour effet d'encourager des éléments clefs du personnel à s‘orienter vers d'autres activités. Il reste encore à définir la teneur de ce train de mesures minimales " FINANCES & DEVELOPPEVNENT, Septembre1983, Vol 20/N°3, P:17)

 









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